Les salariés en situation d’illettrisme sont un public caché et fragile

04 Août 2022

Audrey Colnat - Chargée de mission coordinatrice, ANLCI Ile-de-France

Audrey Colnat En poste depuis le 1er janvier 2022, Audrey Colnat est la nouvelle interlocutrice de celles et ceux (acteurs associatifs, employeurs, professionnels de l’inclusion, etc.) qui participent à la lutte contre l’illettrisme en Ile-de-France.

« 51% des personnes illettrées sont en emploi. Souvent, les employeurs ignorent la situation de ces salariés car les personnes trouvent des solutions de contournement. »
Quel est le rôle de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI) ? Quelles sont les articulations entre le national et le régional ?
La première grande mission de l’ANLCI est de mesurer l'illettrisme en France. Sa deuxième mission, c'est de coordonner les acteurs de la prévention et la lutte contre l'illettrisme à tous les niveaux. Enfin, sa troisième grande mission, c’est d’outiller ces acteurs, et cela de multiples façons, avec notamment des plateformes pour évaluer les situations d'illettrisme, mais aussi des outils pour remédier à ces situations.

L’ANLCI compte une trentaine de salariés, dont 18 chargés de mission régionaux comme moi : 13 en France métropolitaine et 5 dans les territoires ultramarins. En tant que chargée de mission détachée en Ile-de-France, je suis, d’une certaine façon, une mini agence pour le territoire francilien.

La préfecture d’Ile-de-France et le Conseil régional ont proposé que je sois positionnée chez Défi métiers du fait des nombreux liens entre les activités du Gip-Carif Ile-de-France et les outils et missions de l'ANLCI. Dans les autres régions, en général, les chargés de mission illettrisme sont accueillis au sein des SGAR (Secrétariats généraux pour les Affaires régionales). De ce fait, il semble qu’ils aient moins d'interactions avec les acteurs régionaux que moi.

En matière d’illettrisme, quelle est la situation en Ile-de-France ? Quelles sont les particularités des Franciliens en situation d’illettrisme ?
On sait qu'il y a à peu près, sur la tranche d’âge de 18 à 65 ans, 300 000 personnes en situation d'illettrisme en Ile-de-France, soit 5 % de la population francilienne. Ce taux est un peu inférieur à la moyenne nationale, qui est de 7 %, mais avec des grosses disparités selon les départements. Nous n’avons pas véritablement de chiffres départementaux sur l’illettrisme mais grâce aux données des Journées Défense et Citoyenneté (JDC), nous savons que le taux de jeunes en difficulté avec la lecture en Seine-Saint-Denis est trois fois supérieur à celui de Paris. Viennent ensuite, parmi les territoires les plus touchés, le Val-d'Oise et l'Essonne.

Concernant les profils des personnes en situation d’illettrisme, on rencontre en Ile-de-France des situation plus diversifiées qu’ailleurs, avec un public qui a davantage bougé pendant l’enfance. Par exemple, il s’agit de personnes qui ont débuté leur scolarité en France, puis sont reparties au pays, pour revenir au moment du collège. Ces situations personnelles et familiales complexes ont rendu difficile l’acquisition des savoirs de base.

On rencontre également une autre famille de personnes en situation d’illettrisme, ce sont des personnes qui ont acquis les savoirs de base pendant leur scolarité, mais les ont ensuite perdus parce qu’elles exercent un métier manuel qui ne leur a pas permis de maintenir ces savoirs.

Quelles sont les grandes orientations pour la lutte contre l’illettrisme en Ile-de-France en 2022 ?
Après avoir observé la situation francilienne, j’ai proposé une feuille de route autour de trois grands axes : renforcer la détection de l’illettrisme et la prise en charge des personnes ; mobiliser les employeurs publics et privés ; et, pour finir, mobiliser les territoires. Ces orientations s’inscrivent dans le prolongement des priorités qui ont été arrêtées par les membres du Gip ANLCI. C’est un programme ambitieux pour l’Ile-de-France et qui nécessitera plusieurs années de travail.

L’ANLCI, en accord avec le ministère du Travail, privilégie le déploiement de détections et de prises en charge plus systématique des personnes confrontées à l’illettrisme plutôt que la signature de Plans régionaux de lutte contre l’illettrisme, comme c’était le cas en Ile-de-France sur la période 2017-2019. Et la Préfecture est plutôt favorable à la mise en œuvre d’actions concrètes et de l’animation des acteurs pour faire reculer l’illettrisme chez les jeunes par exemple. C’est la stratégie vers laquelle nous nous orientons.

Quel rôle les entreprises et les opco peuvent-ils jouer auprès des salariés en situation d’illettrisme ?
Concernant les entreprises, notre objectif est de sensibiliser les employeurs et les DRH. Il faut rappeler que 51% des personnes illettrées sont en emploi et que la plupart du temps, les employeurs ignorent la situation de ces salariés car les personnes trouvent des solutions de contournement. Mais il arrive que les entreprises se retrouvent en difficulté avec ces salariés, notamment vis-à-vis du numérique. Par exemple, l’employeur met en place des outils de suivi des congés ou des plannings et demande du jour au lendemain, aux personnes d’utiliser ces outils. Les salariés sont alors confrontés à un double illettrisme car non seulement ils ne savent pas lire ni écrire, mais ils sont également incapables d’utiliser les outils numériques. Nous pensons qu’il y a beaucoup de choses à faire de ce côté-là, c’est pour cela que la thématique des Journées nationales de lutte contre l'illettrisme (JNAI) a été orientée vers les entreprises cette année.

Concernant les opco, nous travaillons déjà beaucoup avec eux depuis longtemps, d’ailleurs plusieurs siègent à l’assemblée générale de l’ANLCI. Nous les accompagnons pour qu’ils proposent des actions adaptées aux publics en situation d’illettrisme. Les opco sont très en demande sur ce point car les salariés illettrés sont des personnes fragiles.

Comment se présente la 9ème édition des JNAI, qui se déroulera du 8 au 15 septembre 2022 ?
« Lutter contre l’illettrisme au travail, on est tous concernés » est le mot d’ordre des JNAI 2022. En 2021, une cinquantaine d’événements labellisés avaient été organisés en Ile-de-France. Cette année, il y en aura sans doute une centaine. Plusieurs grandes entreprises sont en train de monter des actions, de même que certains opco tels AKTO, Uniformation et l’Afdas. Bien entendu, le Centre de ressource illettrisme et maîtrise de la langue coorganisera également une dizaine d’événements. Et des associations de terrain, comme Savoirs pour réussir, proposeront des événements en lien ou non avec l’illettrisme en entreprise. Les structures ont jusqu’au 10 août pour faire labelliser leur événement.

Le programme détaillé est disponible sur le site des JNAI 2022

Propos recueillis par Patricia Holl (juillet 2022)

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